La Graine

Projet présenté dans le cadre du concours international Europan 2025
Conçu avec l’architecte Valentin Amiel et le paysagiste Julien Truglas
À l’heure où les paysages s’effacent sous l’effet du climat, où les rythmes naturels s’emballent ou s’épuisent, il devient urgent de réinterroger nos manières d’habiter, de produire, de faire territoire. Le littoral de la Manche, paysage mouvant entre mer et bocage, est à la fois le témoin et le laboratoire de ces bouleversements. Ici, les dunes avancent, les marais se rétractent, les digues veillent, et l’agriculture elle-même cherche un nouveau souffle.
Ce projet prend racine dans un territoire en transition, entre héritage agricole et mutations écologiques. Il explore la possibilité d’un projet qui serait à la fois espace de production, de transmission, de partage et d’émancipation. Une manière de faire architecture comme on cultive une terre : patiemment, collectivement, dans un dialogue constant avec le vivant.
À partir de la figure de la graine, symbole de mémoire et de promesse, ce travail propose une réflexion sur les conditions d’un ressourcement territorial. Il interroge le rôle de l’architecte dans l’accompagnement des dynamiques agricoles, sociales et écologiques contemporaines. Et il imagine, par le projet, un écosystème en devenir : un lieu d’ancrage et de dispersion, de germination et d’utopie concrète.
DES DYNAMIQUES HUMAINES
Jullouville, entre saisons et migrations
Ville littorale et théâtre des activités estivales, Jullouville connaît un bouleversement cyclique en accueillant de 2 500 âmes en hiver à près de 25 000 en été. Elle vit au rythme d’un souffle saisonnier, portée par la transhumance estivale des hommes. Mais elle est aussi le point d’ancrage d’un autre ballet migratoire, plus ancien et silencieux. Celui chaque hiver des oiseaux migrateurs rejoignant les pays chauds. Ainsi, Jullouville s’inscrit dans un double mouvement, humain et naturel, un entrelacs de migrations qui la relie à des dynamiques bien au-delà de son territoire immédiat.
C’est une ville qui a toujours fonctionné à l’échelle du passage. L’histoire en témoigne, là où d’autres cités françaises se sont construites autour de leurs églises, lieux de mémoire et de rassemblement, Jullouville a d’abord vu naître un casino. Un lieu de transit, de relâchement et d’exutoire détaché de la société réelle.
Un site à l’orée, entre ville et nature
Le site que nous investissons occupe une position liminale, à la fois seuil et centre. Situé à la frontière entre le tissu urbain et l’espace naturel, il se dresse comme un avant-poste de la ville, en prise avec son cœur, tout en étant physiquement en retrait. Ce paradoxe en fait un lieu singulier qui prête à des récits qui rayonnent au-delà de l’échelle locale.
Au fil de son histoire, le site a en effet porté des usages d’envergure. D’abord résidence d’été de la famille Dior, dont la notoriété dépasse déjà à l’époque les rivages Normands, il devient ensuite un centre stratégique pendant la guerre, un lieu de décision militaire puis un outil de reconstruction pour tout le département. Enfin, il accueille les colonies de vacances des enfants de Saint-Ouen sur Seine, comme un territoire de souvenirs fondateurs, transmis bien au-delà de Jullouville. Son architecture porte les traces de l’idéologie hygiéniste de son époque. Les volumes y sont amples, aérés, conçus pour le corps et l’esprit, pensés à une échelle qui dépasse le simple ancrage communal.
En cohérence avec cette histoire et cette échelle d’intervention, notre démarche s’inscrit dans une volonté de réactiver le potentiel d’accueil du site. Le projet assume pleinement la vocation supra-communale du lieu, en s’appuyant sur les ressources existantes pour construire un dispositif capable de générer de nouveaux usages et de nouvelles dynamiques territoriales.
Plutôt qu’un geste figé, nous proposons un projet évolutif, pensé comme un levier de développement. Une structure souple, capable de s’adapter aux besoins du territoire, de créer des liens, de nourrir des synergies. Le projet se déploie comme un organisme vivant : il s’enracine, tisse des connexions, s’adapte aux flux humains et naturels. Il participe à la constitution d’un écosystème durable, intégré et résilient, au service d’un territoire en mouvement.

DES DYNAMIQUES NATURELLES
Le geste que nous proposons, cette graine que nous semons, puise son inspiration dans le territoire même de la Manche, façonné par l’incertitude, par des frontières mouvantes, en perpétuelle redéfinition. Ici, plus qu’ailleurs, la nature compose un récit changeant, influencé par les marées, le vent, le temps long. Sous l’effet du réchauffement climatique, les milieux se métamorphosent. En première ligne, les territoires maritimes voient leur rivage s’effacer, reculer, se redessiner.
Dans la Manche, le trait de côte est depuis toujours une ligne fragile, oscillante, sujette aux caprices des marées comme aux transformations profondes du climat. L’érosion grignote les falaises, remodèle les dunes, et laisse entrevoir un avenir où les paysages d’après-mer ne ressembleront plus à ceux que nous connaissons.
Jullouville, un paysage balnéaire en mouvement
À l’instar de nombreuses communes littorales, Jullouville est exposée aux effets de cette lente montée des eaux. Si une digue protège aujourd’hui son rivage, le risque de submersion reste tangible. Le village, né de son lien intime avec la mer, devra apprendre à composer avec cette réalité mouvante.
Les stations balnéaires, souvent implantées au plus près de la mer, devront évoluer, se réinventer pour rester habitables. Dunes, havres, marais : ces paysages fragiles, eux-mêmes en perpétuel déplacement, seront les premiers à tracer les contours de cette adaptation. Ce sont des milieux vivants, plastiques, que l’architecture et l’aménagement doivent apprendre à écouter, à accompagner plutôt qu’à contraindre.
Jullouville, un paysage productif en arrière-plan
En retrait du littoral, le territoire se transforme : les plages laissent place au bocage. C’est un paysage de haies, de bois, de chemins agricoles, un maillage dense et subtil, façonné à la fois par la nature et par le geste patient de l’homme. Ici, chaque parcelle, chaque haie plantée, raconte une histoire de labeur, de transmission, d’équilibre.
Ce paysage productif, longtemps constitué d’une mosaïque de petites exploitations, porte encore en lui une diversité précieuse de savoir-faire et de pratiques agricoles. Il forme un tissu vivant, souple, solidaire, aujourd’hui en mutation, et porteur d’un potentiel d’ancrage, de résilience, de renaissance.

AGRICULTURE ET NEO-PAYSANS : MÉMOIRE D’UN TERRITOIRE NOURRICIER
Un héritage agricole
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France agricole s’est profondément réorganisée. Dans les années 1950, la politique du remembrement a fusionné les petites parcelles rurales, façonnant un nouveau paysage de production pensé pour l’efficacité et la compétitivité. Cette logique d’unification ne s’est pas arrêtée aux frontières : elle a pénétré jusqu’aux graines, privilégiant les espèces les plus rentables, au détriment de la diversité et des pratiques paysannes traditionnelles.
Dans cette quête de rendement, l’agriculture s’est industrialisée. Les machines ont gagné en échelle, les exploitations en superficie, et les haies, les chemins creux, les bocages ont disparu. Ce processus a certes permis de nourrir une population croissante et de positionner la France comme puissance agricole à l’échelle mondiale, mais il a aussi profondément bouleversé les équilibres sociaux, culturels et écologiques des campagnes.
Les petites fermes familiales se sont éteintes peu à peu, absorbées par de plus grandes structures, souvent moins ancrées dans leurs terroirs. Le paysan est devenu producteur, intégré dans un système agro-industriel globalisé, parfois déconnecté de la terre qu’il cultive. Le paysage, quant à lui, s’est uniformisé, les haies supprimées ont emporté avec elles des réservoirs de biodiversité. Les sols, les eaux, les insectes ont subi les effets de cette transformation.
Un mouvement de retour
Aujourd’hui, cette vision productiviste de l’agriculture montre ses limites. Face aux défis du changement climatique, aux tensions sur les ressources, à la dégradation des écosystèmes, une autre voie se dessine. Un retour, non nostalgique mais prospectif, vers des pratiques agricoles plus résilientes, plus respectueuses du vivant.
L’agriculture paysanne, l’agroforesterie, la permaculture ou encore les pratiques régénératrices réémergent comme des alternatives concrètes. Elles valorisent la diversité, la patience, le lien avec le sol et les cycles naturels. Elles renouent avec une mémoire oubliée, celle des gestes simples et des savoir-faire vernaculaires.
Dans cette dynamique, on voit s’épanouir de nouvelles figures : les néo-paysans. Souvent issus des villes, porteurs de convictions écologiques et sociales, ils redonnent vie à des terres abandonnées, expérimentent, cultivent autrement. Ce mouvement est accompagné par des politiques incitatives : replantation de haies, circuits courts, semences anciennes, jardins partagés, et projets d’agriculture urbaine tissent un maillage fertile au cœur des territoires.
Ces pratiques ne relèvent pas d’un retour en arrière, mais bien d’un ancrage dans l’avenir : elles imaginent une agriculture capable de nourrir les hommes sans épuiser les sols, de reconstruire du lien entre producteurs et habitants, et de replacer l’homme dans le grand cycle du vivant.

PLANTER UNE GRAINE, TROIS TEMPS POUR FAIRE MONDE
C’est dans ce territoire en perpétuel mouvement, dans ce limon de frontières incertaines, cette mare du bouillon originel, que nous choisissons de planter une graine. Ressourcer ou se ressourcer, c’est revenir aux racines. C’est marquer une pause, un temps suspendu, pour mieux repartir. C’est accepter la lenteur du vivant, retrouver les gestes premiers, renouer avec ce qui nous fonde.
Ressourcer, ici, ne désigne pas seulement un lieu ou un projet. C’est une ambition plus vaste, un dessein à l’échelle du temps long : celui d’une société à repenser, d’une manière d’habiter à réinventer, de liens à retisser — entre nous, entre humains, mais aussi avec le milieu qui nous porte. C’est une invitation à faire germer de nouvelles façons de produire, d’apprendre, de transmettre et de vivre ensemble.
Pour parler du grand, nous commençons par le petit, par la graine : modeste, mais essentielle. Gardienne de mémoire et messagère d’avenir. Par elle, nous promouvons un réapprentissage par le faire, par le geste et la proximité sensible avec la terre. Une école des mains, des échanges et du sol.
Germination
Notre projet s’inscrit dans le temps. Il s’ancre d’abord dans l’existant, en s’appuyant sur les acteurs agricoles locaux, leurs pratiques et leurs savoirs. Il prend racine dans un parc, à la fois lieu de production et de promenade, pensé comme un paysage vivant, cultivé et partageable. Ce parc rendra visible la richesse des agricultures locales, dans leurs diversités de méthodes et de cultures.
Autour de ce parc, des lieux d’apprentissage, de mutualisation et de transmission verront le jour. L’ancien bâtiment de l’infirmerie, La Sapinière, deviendra un véritable bâtiment-outil, productif et ouvert à tous. Il formera le cœur battant de cette dynamique, cultivant à la fois le sol et les liens. Pensé comme un « Farm Lab », il proposera les ressources nécessaires à la mise en culture de parcelles, qu’elles soient professionnelles ou amateures. Lieu d’expérimentation, de valorisation et de transformation, il sera aussi un espace de rencontre, de dialogue, d’échange.
Dans l’ancienne colonie, une partie du bâti sera réhabilitée pour accueillir des ateliers fermiers, permettant la transformation des matières premières. Une halle de marché, vitrine de cette économie nouvelle, s’ouvrira aux habitants, agriculteurs et voyageurs de passage. Un programme de logements participatifs surplombera l’ensemble, offrant à chacun la possibilité de devenir acteur de la transformation du site, et de s’enraciner dans cette aventure collective.

Floraison
Le temps de la floraison viendra renforcer les racines. Le site du Bouillon se fera lieu de vie, de création, d’expérimentation. L’ancienne colonie deviendra un incubateur agricole, ouvert aux projets novateurs à l’échelle régionale et nationale. Elle accueillera entreprises, curieux, étudiants, porteurs d’idées… dans une atmosphère propice à l’échange et à l’émulation.
Le parc évoluera en miroir de cette effervescence : paysage en mouvement, terrain d’essais, lieu de culture et de cueillette. Le site disposera de lieux de rassemblement : une agora, une salle polyvalente, un amphithéâtre, une guinguette, un centre d’exposition… autant de scènes où s’inventeront les futurs possibles.
Mais c’est tout en haut, sur les toits de la colonie, que se révélera la dimension poétique du projet. A la manière du Radeau des cimes de G. Ebersolt, ces terrasses deviendront des postes d’observation, suspendus entre ciel et canopée, entre mer et marais. Deux rooftops, véritables belvédères du vivant, accueilleront publics et contemplations. La terrasse aux abeilles, animée d’une guinguette, invitera aux rencontres informelles. On y boira un verre au coucher du soleil, en discutant agriculture et biodiversité avec un vacancier, un apiculteur, un élu ou un ornithologue. La terrasse aux papillons, en prolongement du centre d’exposition, deviendra un théâtre à ciel ouvert. Des ateliers pédagogiques y sensibiliseront les plus jeunes à la fragilité du littoral, à la beauté du vivant.
Un lieu de médiation complètera l’ensemble : bibliothèque, espace de débat, salle ouverte aux élèves… Un trait d’union entre le public et les projets, entre le territoire et ses futurs.

Dispersion
Lorsque la floraison sera achevée, viendra le temps de la dispersion. À l’image des graines emportées par le vent ou les oiseaux, le projet portera ses idées au-delà de ses murs.
Le château de la Mare, réhabilité, deviendra le lieu de cette extension du vivant. Pensé comme un hôtel d’expériences, il accueillera celles et ceux venus vivre autrement, plonger dans un mode d’habiter en symbiose avec son environnement. Ce sera un lieu de transmission, entre mémoire et invention, où l’on viendra pour apprendre, comprendre, ressentir. Un lieu qui inspire, qui sème des idées, des graines de résistance.
Par ce geste, nous espérons que d’autres boutures verront le jour ailleurs. Que d’autres territoires s’empareront de cette dynamique. Que la plante grandisse et qu’elle nourrisse une vision renouvelée du lien au vivant, de la production à l’habitation.
Nous ne souhaitons pas simplement construire, mais semer. Semer une idée, une dynamique, une ouverture. Comme une plante qui pousse, envoie ses racines en réseau, développe ses rhizomes, s’adapte, voyage, se renforce. Une entité vivante, nourrie par les échanges, par la mémoire, par les vents migrateurs, humains ou animaux. Une architecture qui s’insère dans un écosystème, qui crée des symbioses, et qui s’ancre avec justesse dans son territoire.






